
Voyageant paisiblement à bord de Jeunesse Boat depuis les eaux qui m’ont vu naître, je m’aperçois que je parcours mes derniers miles dans la mer d’avril et que je me rapproche inexorablement de Vieillesse Island. L’accostage est prévu dans le premier quart de la mer de mai, et c’est avec grand regret que je vais quitter le navire.
J’ai pourtant tenté de ralentir l’embarcation et essayé de négocier avec le capitaine, mais tous mes efforts se sont révélés infructueux. J’ai donc dû me faire une raison et accepter ce voyage vers la déchéance.
Depuis quelques jours, je reste sur le pont et ma peur grandit à mesure que l’île au loin devient de plus en plus nette. La simple vue de celle-ci fait resurgir toutes les histoires de cette vie insulaire qui se racontent sur le bateau… Et je prie pour que celles-ci ne soient pas vraies. Selon ces récits, les habitants de ces terres accueillent les nouveaux arrivants au cours d’une cérémonie plus qu’étrange durant laquelle les Jeunes (comme ils les appellent) doivent faire don de leurs cheveux, de leur belle peau et d’un poumon. Il paraît, en effet, que la beauté est interdite sur l’île et que le sport doit impérativement être un calvaire pour toute personne qui s’y risque. Au-delà de cette régression purement physique, on dit que les nouveaux sont également dans l’obligation de dire « au revoir ! » à une aptitude intellectuelle de leur choix : « technologie » serait, selon les dires, l’aptitude la plus délaissée par ces derniers car il n’y aurait ni ordinateur, ni console de jeux sur l’île. J’ai même entendu un matelot qui disait que les Vieux (comme on les appelle) ne savaient pas se servir d’un magnétoscope ; pourtant je croyais que la VHS était d’une autre époque…
Vous comprenez donc que je redoute le moment qui va me voir débarquer sur ces terres et que j’essaie d’oublier ce terrible destin en profitant des dernières soirées avec mes jeunes amis. Il est d’ailleurs impératif de profiter des derniers moments durant lesquels je vais pouvoir veiller puisque, d’après certains camarades, il est impossible de se coucher après 20 heures sur l’île. Selon eux, les Vieux sont assommés par la fatigue sur les coups de 19 heures ; ce qui condamne toute activité nocturne.
Il m’arrive parfois de reprendre espoir en me disant que la vie là-bas n’est peut-être pas si mal. Il est probablement possible de faire de la résistance et de camoufler son esprit de jeune dans sa peau de vieux. C’est donc avec l’espérance de ne pas devenir trop ringard que je vous donne rendez-vous sur ce havre de vieillesse puisque, finalement, on s’y retrouvera tous un jour.




